Projet Artichoke
Le projet ARTICHOKE est un projet secret de la CentraI Intelligence Agency (CIA) sur les techniques d'interrogatoire et la manipulation mentale. Il est l'héritier de BLUEBIRD, qui est renommé le , et devient un sous-projet de MK-ULTRA lorsque celui-ci débute, le .
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Une partie des activités clandestines liées à ces programmes sont révélées au milieu des années 1970, après les enquêtes demandées par le président Gerald Ford et le Sénat des États-Unis.
Bien que les archives de la CIA sur les efforts menés pour influencer le comportement aient été détruites en 1973, plusieurs fichiers classifiés ont été retrouvés en 1977. Ces nouvelles révélations ont conduit à une seconde série d'auditions.
Contexte
modifierLe projet ARTICHOKE s'inscrit dans la lignée des recherches sur le contrôle de l'esprit entreprises par l'Office of Strategic Service (OSS) pendant la Seconde Guerre mondiale[1],[2], puis par la marine des États-Unis avec le projet CHATTER[3],[4].
Dans un contexte de guerre froide, la CIA met en place un projet similaire en et pour contrer d'éventuelles avancées réalisées par l'URSS et la Chine dans ce domaine[3],[5]. Les recherches de BLUEBIRD sont focalisées sur les techniques d'interrogatoire et l'utilisation du LSD à des fins de renseignement[6],[7]. Des équipes du projet sont déployées en Allemagne de l'Ouest et au Japon pour tester les procédures mises au point durant les premières expérimentations, en dehors de toute juridiction américaine[8].
Pendant la guerre de Corée, dès , les militaires américains sont confrontés à plusieurs incidents impliquant des soldats faits prisonniers, ce qui intensifie les soupçons sur les capacités communistes[9],[10]. En 1951, le journaliste et propagandiste Edward Hunter publie Brainwashing in Red China, qui popularise le concept de « lavage de cerveau » et attise la crainte d'une guerre psychologique[9],[11],[12]. D'autres études sur la question sont financées par la CIA sous la couverture de la Society for the Investigation of Human Ecology[9],[11],[13].
Le projet BLUEBIRD devient une priorité de l'agence avec la nomination de Allen W. Dulles au poste de directeur des opérations clandestines, puis le recrutement du biochimiste Sidney Gottlieb[12],[14]. En , à la suite d'une réunion avec des représentants de l'armée, le Dr H. Marshall Chadwell de l'Office of Scientific Intelligence (OSI) recommande l'attribution d'un nouveau nom de code pour des raisons de sécurité[7].
Le , le nom de code du projet BLUEBIRD change et devient ARTICHOKE[3],[7],[12].
Généralités
modifierDirection
modifierDans la continuité du projet BLUEBIRD, les expérimentations sont supervisées par un comité réunissant des cadres appartenant à plusieurs sections de la CIA[6],[15]. Initialement placé sous la direction administrative de l'Office of Security (OS) et de son représentant Morse Allen, le projet est l'objet d'un conflit bureaucratique. Les scientifiques de l'OSI considèrent que les anciens policiers, militaires et enquêteurs de l'OS n'ont pas les compétences techniques suffisantes pour assumer cette responsabilité, et s'imposent à la tête du projet en [5],[15]. Le , ARTICHOKE est à nouveau confié à l'OS et son directeur, le colonel Sheffield Edwards[3],[5],[15].
Pour développer les substances chimiques utilisées lors des interrogatoires, Allen Dulles nomme le Dr Sidney Gottlieb à la tête de la division chimie du bureau des services techniques de la CIA (TSS)[10],[12].
Objectifs
modifierDans une note interne rédigée le , le colonel Edwards rappelle les principaux objectifs du projet[16] :
- Perfectionner les techniques utilisant les drogues existantes et l'hypnose pour obtenir des informations ;
- Fournir des équipes de terrain pour tester et affiner ces techniques sur les agents ennemis dans des conditions de terrain ;
- En coordination avec le TSS et le personnel médical, organiser la recherche et l'expérimentation pour le développement de moyens permettant de contrôler des individus, qu'ils soient volontaires ou non ;
- Explorer les moyens, par l'endoctrinement et la formation, d'empêcher l'ennemi de prendre le contrôle des activités et des capacités mentales des membres du personnel de l'agence.
Les objectifs évoluent au rythme des progrès accomplis lors des projets précédents et connexes, permettant d'explorer des capacités plus offensives que la simple collecte d'informations[11]. Le , dans une note adressée au chef du service médical de la CIA, une question formulée par Paul F. Gaynor illustre l’élargissement des perspectives et des enjeux du projet : « Pouvons-nous prendre le contrôle d’un individu au point qu’il nous obéisse contre sa volonté et même contre les lois fondamentales de la nature comme l'auto-préservation ? »[15],[17].
Moyens
modifierDes experts issus de plusieurs agences fédérales sont mobilisés par le directeur de l'OSI, H. Marshell Chadwell, et le chef du service médical de l'agence (OMS)[15]. Étant donné la nature des expérimentations, contraires à l'éthique, peu d'universitaires acceptent de participer aux activités du projet sans que certaines conditions soient réunies[5],[17]. Les premières directives concernant ARTICHOKE recommandent que les interrogatoires soient menés dans un endroit sécurisé comportant deux pièces adjacentes, une pour les dispositifs d'enregistrement et une salle de bain (en raison des possibles nausées, vomissement et autres symptômes occasionnés par les techniques du projet)[12],[15].
Depuis les premières expérimentations de BLUEBIRD, les équipes d'interrogatoires sont soutenues par les scientifiques de la division des opérations spéciales (SOD) de l'U.S. Army Chemical Corps[8],[18]. Les membres de cette unité, basée à Fort Detrick, sont responsables de la production des composants chimiques utilisés dans le cadre du projet et de la maintenance des systèmes opérationnels[3],[12]. En , cette coopération entre l'armée et le bureau des services techniques est officialisée par un accord[3],[18],[19].
Les services de renseignement de l'U.S. Navy, de l'U.S. Army et de l'U.S. Air Force sont sollicités pour rejoindre le comité chargé de superviser le projet, tandis que le Federal Bureau of Investigation (FBI) de J. Edgar Hoover refuse de s'impliquer[5],[15]. Les données sur les techniques d'interrogatoires et le contrôle du comportement sont aussi partagées avec les scientifiques des gouvernements canadien et britannique[5],[11].
Expérimentations
modifierDe 1951 à 1953 : avant le projet MK-ULTRA
modifierContinuité des recherches et des expérimentations
modifierLors des expérimentations qui ont lieu entre 1951 et 1953, plusieurs méthodes sont testées : l'induction de la dépendance aux opiacés puis le sevrage forcé, les électrochocs, la privation sensorielle et l'hypnose, en complément de différentes combinaisons de drogues pouvant induire une amnésie, des hallucinations ou d'autres états seconds exploitables sur le long terme[4],[11],[12]. Pour cela, en plus du LSD, des produits comme la mescaline, le tétrahydrocannabinol, les amphétamines, les barbituriques, la cocaïne et l'héroïne sont utilisés[6],[12].
En , Morse Allen s'entretient avec un psychiatre réputé, consultant pour l'agence, afin de recueillir ses conclusions sur l'utilisation des électrochocs lors des interrogatoires. Peu de temps après la remise du rapport de Allen, l'OSI recommande qu'une subvention de 100 000 $ soit versée à ce même psychiatre pour développer ces techniques[5].
La lobotomie intéresse également les officiers du bureau de sécurité, qui rencontrent des chirurgiens et réalisent une analyse approfondie des travaux menés au Boston Psychopathic Hospital ainsi qu'à l'université Columbia, à New York[15]. En , l'OSI propose de consacrer 100 000 $ au développement de « techniques neurochirurgicales » visant à obtenir des informations pertinentes[5],[20].
Intérêt pour les champignons hallucinogènes
modifierDes agents sont envoyés dans différentes régions du monde pour se procurer des échantillons d'herbes et de plantes rares. L'objectif est d'identifier de nouvelles substances pouvant être utilisées pour les interrogatoires et la collecte d’informations[6],[7]. Les résultats d’un de ces voyages sont consignés dans un document intitulé « Exploration of Potential Plant Resources in the Caribbean Region »[6].
À l'occasion d'une réunion avec des spécialistes en , Morse Allen découvre l'existence de la datura, une plante mexicaine dont les graines ont des propriétés hypnotiques. Elles sont utilisées depuis longtemps par les Indiens lors de cérémonies religieuses[21],[22]. Un jeune scientifique de la CIA est envoyé au Mexique pour collecter des graines de datura et toute autre plante, herbe ou champignon ayant « une forte valeur narcotique et toxique ». Au cours de son voyage, le Dr James Moore entend parler d'un « champignon magique » ayant des effets hallucinogènes, le psilocybe mexicana, que les Aztèques appelaient « chair de Dieu » (teonanactl en nahuatl)[21],[22],[23].
Les récits historiques et les mythes concernant ce « champignon magique » intéressent fortement les responsables du projet, toujours en quête d'une substance puissante capable d'altérer la perception de la réalité. De retour à Washington, les échantillons de datura collectés par James Moore sont envoyés vers des laboratoires de la CIA[21],[22]. En , il est officiellement engagé par l'agence en tant que consultant[21],[23].
Un couple de mycologues amateurs, R. Gordon Wasson et Valentina Pavlovna Wasson, sont aussi à la recherche du psylocybe mexicana. Ils se rendent au Mexique pour la première fois durant l'été , quelques mois après James Moore. Leurs deux premières expéditions sont infructueuses. Le , ils atteignent Huautla de Jimenez, dans l'Etat de Oaxaca, où ils rencontrent la chamane mazatèque María Sabina, qui les initie aux effets hallucinogènes du champignon lors d'une veillée rituelle. Gordon et Valentina Wasson repartent du Mexique avec plusieurs spécimens récoltés aux abords du village, ainsi qu'un grand nombre de photographies prises par un membre de l'expédition[21],[22],[23].
Le déroulement de l'expédition est rapporté aux cadres de la CIA par un botaniste installé à Mexico[21],[23]. Le , James Moore prend contact avec Gordon Wasson d'organiser une nouvelle expédition. En , accompagnés du mycologue français Roger Heim et de l'antrhopologue Guy Stresser-Péan, ils se rendent à Huautla de Jimenez dans le cadre du projet MKULTRA (sous-projet 58)[21],[22],[23].
Déploiement des équipes interrogatoires
modifierDes équipes d'interrogatoire sont envoyées à l'étranger pour y mener des expérimentations sur des prisonniers ou des agents soupçonnés de collusion avec l'ennemi. En , au moins quatre équipes sont déployées en Allemagne, en France, au Japon et en Corée du Sud[12],[15].
De 1953 à 1973 : sous-projet de MK-ULTRA
modifierProgrammation d'un assassin
modifierUn agent en particulier, Morse Allen, milite pour utiliser davantage l'hypnose et approfondir l'étude des amnésies. Selon lui, de tels phénomènes multiplient les possibilités et les potentielles finalités, aussi bien pour la CIA que pour l'ennemi. En , Allen pousse les expérimentations jusqu'au conditionnement de l'esprit d'une personne afin qu'elle commette un meurtre[24],[25],[26].
Le , Allen se lance dans une tentative simulée en hypnotisant une secrétaire, parvenant à la convaincre de la nécessité de tirer sur sa collègue pour la réveiller. Malgré sa peur des armes à feu, la secrétaire finit par tirer avec une arme déchargée. Mais Allen et son équipe concluent à l'existence de plusieurs failles opérationnelles. La question de l'élimination du sujet une fois l'assassinat perpétré apparaît comme une préoccupation majeure. Celle des possibles fuites entre la personnalité de la cible et celle induite par la transe hypnotique inquiète aussi les chercheurs[25],[26].
Fin du projet
modifierEn 1953, ARTICHOKE devient un sous-projet de MK-ULTRA, gardant son appellation d'origine[3],[27],[11]. Au début des années 1970, l'ensemble de ces programmes sont arrêtés. En , Richard Helms, directeur de l'agence depuis , ordonne la destruction de toutes les archives en lien avec le contrôle de l'esprit. Ainsi, il est difficile de connaître dans le détail l'ensemble des activités menées[28],[29].
Notes et références
modifier- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Project ARTICHOKE [archive] » (voir la liste des auteurs [archive]).
- ↑ (en) « Description du matériel BLUEBIRD/ARTICHOKE [archive] », CIA-RDP81-00261R000300050005-3 [PDF] (rapport), sur CIA FOIA Electronic Reading Room, déclassifié le 01/05/2002
- ↑ (en) John M. Crewdson et Jo Thomas, « Files Show Tests For Truth Drug Began in O.S.S. », The New York Times, (lire en ligne [archive])
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- (en) Stephen Kinzer, chap. 4 « The Secret That Was Going to Unlock the Universe », dans Poisoner In Chief : Sidney Gottlieb and the CIA Search for Mind Control, New York, Henry Holt and Company, , 320 p. (ISBN 9781250140449, LCCN 2019007076)
- ↑ (en) David H. Price, « Buying a piece of anthropology : Part 1: Human Ecology and unwitting anthropological research for the CIA », Anthropology Today, vol. 23, no 3, , p. 8-13 (lire en ligne [archive])
- ↑ Jean-Christophe Piot, « Sidney Gottlieb, chimiste empoisonneur, mandaté par la CIA pour manipuler les cerveaux », Ouest-France, (lire en ligne [archive] )
- Albarelli 2009, Book Two - chap. 3 : Artichoke
- ↑ (en) Colonel Sheffield Edwards, « Note du projet ARTICHOKE - 16 juillet 1953 [archive] », CIA-RDP83-01042R000800010008-6 [PDF], sur CIA FOIA Electronic Reading Room, déclassifiée le 27/08/2003
- (en) Nicholas M. Horrock, John M. Crewdson, Boyce Rensberger, Jo Thomas et Joseph B. Treaster., « PRIVATE INSTITUTIONS USED IN CIA EFFORT TO CONTROL BEHAVIOR », The New York Times, , p. 1 (lire en ligne [archive])
- Albarelli 2009, Book One - chap. 5 : Special Operations Division Camp Detrick, 1950-1953
- ↑ Marks 1979, chap. 4 : LSD, p. 39-54
- ↑ (en) Bill Richards, « CIA Project Eyed Lobotomy, Electric Shock Techniques », The Washington Post, (lire en ligne [archive] [PDF])
- Marks 1979, chap. 7 : Mushrooms to Counterculture, p. 80-92
- (en) Stephen Kinzer, chap. 9 « The Divine Mushroom », dans Poisoner In Chief : Sidney Gottlieb and the CIA Search for Mind Control, New York, Henry Holt and Company, , 320 p. (ISBN 9781250140449, LCCN 2019007076)
- Aureliano Tonet, « Quand la CIA testait les champignons hallucinogènes », Le Monde, (lire en ligne [archive] )
- (en) « Note du projet ARTICHOKE - 22 janvier 1954 [archive] », DOC_0000140399 [PDF], sur CIA FOIA Electronic Reading Room, déclassifiée le 01/09/1999
- Marks 1979, chap. 11 : Hypnosis, p. 137-145
- (en) Nicolas M. Horrock, « C.I.A. Documents Tell of 1954 Project to Create Involuntary Assassins », The New York Times, (lire en ligne [archive])
- ↑ (en) Jan Goldman, The Central Intelligence Agency : An Encyclopedia of Covert Ops, Intelligence Gathering, and Spies, ABC-CLIO, , 911 p. (ISBN 1610690915), p. 26
- ↑ (en) Nicholas M. Horrock, « Destruction of LSD Data Laid to C.I.A. Aide in '73 », The New York Times, (lire en ligne [archive])
- ↑ Marks 1979, chap. 12 : The Search for the Truth, p. 146-162
Annexes
modifierBibliographie
modifier- (en) John D. Marks, The Search for the Manchurian Candidate : The CIA and Mind Control, Times Books, , 162 p. (ISBN 0-8129-0773-6)
- (en) Hank P. Albarelli Jr., A Terrible Mistake : The Murder of Frank Olson and the CIA's Secret Cold War, Trine Day, , 912 p. (ISBN 9780984185887, LCCN 2009934693), partie II, chap. 3 (« Artichoke »)
Articles connexes
modifierLien externe
modifier(en) « Documents déclassifiés du projet [archive] », CIA-RDP83-01042R000800010008-6 [PDF], sur CIA FOIA Electronic Reading Room